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Sommaire du n°2 du Premier trimestre 1983

Editorial

Nouvelles des autres centres de généalogie

La Bibliothèque Wallone


ETUDES

Les ancêtres du professeur PARROT

Les NORMANVILLE: famille protestante de Normandie descendante de Saint louis

Famille SALENDRE martyre de la Révocation

Bibliothèque d'un médecin d'Annonay au XVIIIe siècle

Assemblées du Désert dans la région d'Uzès


DOCUMENTS

Archives départementales d'Ardèche et Haute Loire

Registres des Hautes Alpes

Archives paroissiales luthériennes à Paris

Protestants du Vivarais en 1788

Quelques déportations dans les iles d'Amérique

Une liste de forçats religionnaires établie en 1715

QUESTIONS

NOUVEAUX MEMBRES


Assemblées du Désert dans la région d'Uzès, par Jean PINTARD





LES ASSEMBLEES DU DESERT AU MILIEU DU XVIIIe SIECLE DANS LA REGION D'UZES VUES A TRAVERS LA FAMILLE PINTARD ET L'AFFAIRE ROSSIERE.



   Un lecteur peu averti s'étonnera sûrement de l'importance que les assemblées du Désert eurent sur quelques uns des membres de la famille PINTARD d'Uzès. C'est qu'il ignore l'ampleur que ces manifestations prirent en Uzège à partir de l'année 1740 environ et des auditoires considérables qu'elles réunirent. Faut-il rappeler que certaines d'entre elles groupèrent, selon les témoignages du temps, jusqu'à six mille et même neuf mille personnes ainsi que le souligne un journal du Désert lors- qu'il fait le bilan de l'assemblée du 31 mars 1748, deux semaines avant Pâques de cette année-ià.

   De telles assemblées auxquelles s'associaient de nombreux catholiques ne pouvaient pas se faire dans une atmosphère discrète et feutrée. On s'y rendait à pied, à cheval ou en voiture et nul ne pouvait les ignorer : les chemins s'encombraient de passants et leur nombre comme leur convergence ne laissaient aucun doute sur le lieu de la rencontre. A la fin de la première moitié du XVIIIe siècle les autorités fermaient les yeux au point qu'Antoine Court lui-même put présider, dans un climat de liesse et bon-enfant, l'assemblée du 16 septembre 1744, au lieu appelé "le camp", proche du mas des Tailles, à deux kilomètres à l'ouest du centre de la ville d'Uzès,

   Quelques mois plus tard la persécution reprenait avec les successeurs de l'intendant BERNAGE : LENAIN jusqu'en 1750, puis de SAINT PRIEST. L'orage se manifesta d'une manière brutale et presque inattendue dans la matinée du dimanche 22 novembre 1750, au cours de l'assemblée de Fontèze à laquelle assistèrent Simon PINTARD et sa jeune femme Catherine GALDIN. Ce jour-là, les autorités avaient tenté de s'emparer du ministre qui devait occuper la chaire. Il s'agissait de Jean PRADEL dit "VERNEZOBRE".

   Grâce à une protection efficace et courageuse, à un peu de chance aussi, Jean PRADEL put échapper aux griffes des gendarmes de Remoulins venus pour l'arrêter.

   Mais Simon PINTARD et sa femme comptèrent parmi les quatre vingt douze personnes arrêtées et conduites en prison.

   Simon PINTARD s'était marié le 19 septembre 1745 au Désert. Ses deux premiers fils André et Jacques avaient été baptisés au Désert, mais n'avaient eu qu'une existence très brève. Un troisième fils Jacques Pierre était né le samedi 1er juin 1748. Son père pour appliquer les conditions de l'ordonnance royale de mai 1724 ne disposait que de vingt quatre heures pour avertir parrain et marraine et pour conduire le nouveau né à l'assemblée qui se tenait le lendemain. Que se passa t-il ? La trace du baptême de Jacques Pierre n'a pas été retrouvée à cette date dans les registres du Désert ! Tout pourtant, semble bien indiquer que ce baptême, comme celui des fils ainés, y eut bien lieu.

   Un peu plus de deux années s'étaient écoulées pour le bonheur de Simon et de sa jeune femme Catherine. Leur enfant prospérait et le couple ne se privait pas de fréquenter les assemblées. Puis soudain, ce fut la catastrophe !

   Il est aisé d'imaginer quel fut le prix de leur remise en liberté. Il y est fait allusion dans un des dossiers des Archives de l'Intendance conservés à Montpellier. Au prix de combien de luttes intérieures, d'hésitations et de larmes durent-ils se soumettre ? Il ne nous appartient pas d'en juger. Mais il est bien certain que les deux prisonniers furent contraints de donner des signes évidents de catholicité après abjuration : assistance régulière aux messes dominicales et - ce qui peut-être leur coûta le plus - l'obligation de présenter leur enfant à la cathédrale Saint-Etienne pour un renouvellement "sous condition" du baptême déjà reçu.

   La cérémonie eut lieu le 16 avril, dix jours après la célébration d'une autre Passion dont ils purent goûter l'amertume. Un parrain et une marraine imposés étaient à leurs côtés et leurs visages durent s'empourprer de colère plus que de honte lorsqu'ils furent qualifiés de "prétendus mariés par un ministre". Et s'il y eut quelques dragées offertes par l'huissier du sénéchal et sa femme, parrains de circonstance, Simon et Catherine demeurés seuls en présence d'un prêtre et de ses assistants durent leur trouver une saveur très amère...

   Cependant la vie du couple reprit son cours. Un quatrième enfant, un garçon, apparut le 30 novembre 1751, un an après l'affaire de Fontèze. On l'appela Denis, et comme si les événements de l'an passé ne lui paraissaient plus que comme un cauchemar presqu'oublié, Simon, accompagné de son frère Denis et de sa belle-soeur Mademoiselle GALDIN, se rendit à nouveau "au Désert" pour y faire baptiser le nouveau-né...

   Dans les jours ou les semaines qui suivirent et dans des circonstances qui ne nous sont pas connues, Catherine rendait le dernier soupir. Dés lors nous n'entendront plus parler des deux jeunes orphelins, Jacques-Pierre et Denis, mais leur "marâtre", Rose SORBIER prit certainement auprès d'eux la place de la maman si tôt disparue...

   Comme il est étrange et pesant ce silence qui, soudainement, se fait autour de jeunes créatures appelées à vivre ! Ne les retrouverons-nous donc pas un jour, au gré d'une rencontre inattendue d'un hasard complice, dans quelqu'archive ou par suite d'une troublante coïncidence ? Et pourquoi ne serait- ce pas le cas de Jacques-Pierre ?

   Que faut-il en effet penser de cette note de frais établie par la direction de la pension de Colombys au nom d'un de ses jeunes pensionnaires Jacques PINTARD ? Qui était ce jeune homme ?

   La pension de Colombys appartenait à la confrérie de la "Propagation de la Foi" de Montpellier laquelle était dirigée par un vicaire général, Mr de SAINT-BONNET. Cette oeuvre était chargée d'instruire et d'éduquer la jeunesse et, tout spécialement, de recueillir les jeunes gens nés dans les familles protestantes ou mixtes pour en faire des catholiques pratiquants et zélés. Elle comportait un externat fréquenté par les enfants dont les familles habitaient la ville. Pour les autres, d'origine plus lointaine, on avait crée et installé Colombys pour servir d'internat et de pension. Quelques uns des pensionnaires vinrent de très loin (Rouergue, Castres, Uzès) mais la plupart d'entre eux furent originaires de Lunel, de Marsi11argues, ainsi que de Ganges et de ses environs.

   A la fin d'un cycle scolaire la Direction de l'Oeuvre confiait les jeunes gens, selon leurs goûts ou leurs aptitudes, à des artisans ou à des professionnels qui leur apprenaient un métier. Elle assumait suivant les cas tout ou partie des frais d'apprentissage qui résultaient de contrats passés entre l'institution et les artisans.

   Parmi les documents conservés aux Archives de l'Hérault figure en date du 4 janvier 1762, une convention passée entre Mr de SAINT-BONNET et le cordonnier ARNAL où ce dernier s'engage à apprendre "le métier de cordonnier pour femme en bon père de famille à Jacques PINTARD pendant deux ans qui ont commencé le 24 octobre 1761" et où le vicaire général promet de payer une somme de deux cents livres dont une moitié versée le jour-même et l'autre moitié "à demi apprentissage". Cette deuxième moitié fut réglée à ARNAL le 29 octobre 1762 "pour l'entier payement du métier donné à Jacques PINTARD ancien pensionnaire et dont on sera remboursé dans son temps par le père du dit PINTARD et la médiation de Mr l'intendant". Tel était l'énoncé des instructions données à son comptable par Mr de SAINT-BONNET. Il indique avec netteté que Jacques PINTARD était d'origine protestante non seulement en raison du fait qu'il était "ancien pensionnaire" de la "Propagation de la Foi" mais encore par suite de l'intervention de l'intendance dans le remboursement des frais d'apprentissage par le père de l'intéressé. On peut au surplus, et à cause de la médiation de l'intendance, imaginer que le père de Jacques PINTARD avait eu des démêlés avec les autorités civiles et religieuses.

C'est, fort malheureusement, tout ce que l'on peut conclure des informations que nous avons pu rassembler I les registres de "la propagation de la Foi" conservés aux A.D. de l'Hérault sont très pauvres de renseignements pour la période comprise entre 1752 et 1761, celle, précisément, où Jacques PINTARD était pensionnaire à Colombys.

   Notons donc avec soin les quelques présomptions susceptibles de nous faire confondre l'apprenti cordonnier pour femme avec l'enfant malheureux de Simon PINTARD et de Catherine GALDIN, mais nous gardant bien de toute affirmation prématurée, laissons à plus tard le soin de répondre à cette question.
 
******


   Par une lettre fort ancienne - elle date du 12 mai 1854 - un jeune pasteur ardéchois, François OLLIER, communiquait à la Société pour l'histoire du protestantisme français quelques documents que venait de lui remettre un de ses paroissiens. L'un d'entre eux portait la date du 4 mars 1745. C'était le jugement qui condamnait "les habitants N.C. (nouveaux convertis, ou nouveaux catholiques) des communautés qui composent l'arrondissement d'Arpaillargues, diocèse d'Uzès, où il s'est tenu une assemblée le 14 février dernier, à 1000 livres d'amende et 125 livres de frais". Il était signé du nom de l'intendant de l'époque : LENAIN et contresigné par Monseigneur DHEUR. C'était à la fois une sanction et un resserrement de la discipline .

   Nous ne savons pas qui, de la famille PINTARD, d'Uzès, ou de celles qui l'approchaient, était du nombre des assistants mais ceux-ci ne paraissent pas s'être beaucoup émus de l'amende qu'ils eurent à verser : sept mois plus tard Simon PINTARD et sa fiancée, Catherine GALDIN, n'hésitaient pas à prendre le chemin d'Arpaillargues pour y faire bénir leur union par un ministre. ..

   Une autre pièce communiquée par François OLLIER était un jugement sur lequel nous reviendrons. Daté du 9 septembre 1751, il portait condamnation du "sieur Jean ROSSIERE, religionnaire de la ville d'Uzès, en 2000 livres d'amende pour avoir fait baptiser quatre de ses enfants par des ministres de la R.P.R.

   Qui était ce Jean ROSSIERE ? Nous n'éprouvons aucune difficulté pour le découvrir si nous nous reportons au registre de la cathédrale d'Uzès où s'inscrit le baptême de Jacques-Pierre PINTARD. Jean ROSSIERE n'était autre que le propriétaire du jardin d'Uzès que cultivait Simon PINTARD, le père de Jacques-Pierre!

   Aussi est-ce en raison de la relation privilégiée qui existait entre les deux hommes, de la concordance de leurs opinions religieuses, de l'analogie de leur situation vis à vis de la loi, de l'Eglise et de leur propre conscience que nous nous appliquerons à reconstituer, d'après les documents d'Archives, "l'affaire Jean ROSSIERE" et que nous nous autoriserons à en faire un récit détaillé.

   Il faut, pour bien comprendre cette affaire, se souvenir que sous l'impulsion contagieuse d'hommes pleins de foi et de courage, et même téméraires, le protestantisme languedocien, appauvri par l'usure du temps, dérouté par les récents phénomènes sectaires, sort peu à peu d'un engourdissement et d'une hébétude mortels. Grâce à ces hommes formés en grande partie par le séminaire qu'Antoine Court a fondé à Lausanne, animés par eux, les assemblées sont de plus en plus nombreuses et suivies avec une fidélité croissante. On y prie certes, mais on y baptise et on y marie, en sorte que les obligations faites, en 1685, à ceux de la R.P.R. d'envoyer leurs enfants à l'Eglise pour y recevoir le baptême sont, peu à peu, devenues lettre morte. Il n'est donc pas surprenant que les autorités civiles et religieuses, locales et régionales s'inquiètent d'un tel affadissement de leur pouvoir et qu'elles s'en plaignent aux autorités suprêmes, à Versailles. Là, le ministre SAINT FLORENTIN inspire une déclaration royale (article III, 14 mai 1724) aux termes de laquelle il est prescrit que les enfants doivent être baptisés dans les vingt-quatre heures qui suivent leur naissance. On verra dans les tableaux qui suivront, ou dans leurs commentaires, que les Religionnaires d'Uzès observèrent s puleusement une injonction qui leur permettait de prémunir leurs enfants - en théorie du moins - de la répétition de l'octroi du sacrement du baptême. En cela ils s'abritaient derrière l'affirmation de l'apôtre Paul sur l'unicité du baptême (lettre aux Ephésiens IV 5). Par contre, ils se gardaient bien de se rendre auprès du curé de leur paroisse locale et se précipitaient au Désert, eux et leurs nouveaux-nés.

   C'est pour tenter d'arrêter ce mouvement croissant d'insoumission que paraît, le 17 janvier 1750, une ordonnance royale qui s'adresse de manière précise, aux parents d'enfants portés dans les assemblées pour y être baptisés par des ministres ou par des prédicants. Elle fut complétée, dix mois plus tard, le 6 novembre, par un exposé des sanctions encourues par les contrevenants. La raffle d'Arpaillargues-Fontèze survint presqu'aussitôt après et le récent édit reçut une première application.

Mais l'occasion de faire, à Uzès, un exemple ne tarde pas à s'offrir aux autorités de la ville. Le 12 juillet 1751, la femme d'un facturier de laine de la ville accouche d'une petite fille. Grâce peut-être à la complicité de la sage-femme ou de quelque voisin bavard, la nouvelle se répand aussitôt. Le facturier se nomme Jean ROSSIERS et il a la réputation de vivre dans une confortable aisance. Il est aussi de ceux qui sont portés à fréquenter davantage les "assemblées" que d'assister à la messe dominicale. Il habite au faubourg du mas de Bourguet qui est du ressort de la paroisse de Saint-Julien, au sud de la ville.

   A partir de ces indications jointes à celles que nous allons puiser dans les Archives de l'Intendance nous pourrons suivre, pas à pas, la marche de "l'affaire".

   Le lendemain ou le surlendemain du 12 juillet, le curé prieur de Saint-Julien, l'abbé Hiacynthe MORIER; prévenu de l'évenement, se rend aussitôt au domicile de l'accouchée, à la fois pour y présenter ses compliments et rappeler à ses paroissiens leur devoir et les sanctions auxquelles ils s'exposeraient s'ils y contrevenaient.

   En ce jour de juillet Jean ROSSIERE est absent et le curé le fait prier de se rendre, le soir même, à la maison claustrale. ROSSIERE ne se rend pas à la convocation en sorte que l'abbé MOSIER, flairant quelque fâcheuse réticence de la part de son paroissien, se rend à nouveau, le lendemain matin, auprès du facturier de laine qui n'est toujours pas là. Cette fois-ci, il est reçu par un des grands pères du nouveau-né, autre Jean ROSSIERE. Ce dernier, pressé de faire présenter le bébé à l'église, refuse tout net et avance même qu'il croyait que l'enfant avait déjà reçu le baptême. L'abbé MORIER, fort fâché de cette réponse appelle aussitôt deux voisins Jean AYMARD» un coutelier et son fils Estienne-Pirmin, à témoigner de ce refus.

   De retour à la maison familiale, Jean ROSSIERE fils est mis au courant des visites du prêtre. Il se rend au presbytère, présente ses excuses à l'abbé qui lui rappelle la nécessité de faire baptiser l'enfant. Jean ROSSIERE sort de sa poche un certificat aux termes duquel le ministre Jean PRADEL a, le 14 juillet, baptisé la petite Louise. Il s'ensuivit un entretien aigredoux où Jean ROSSIERE, né vers 1711, rappela que lui et sa femme, Louise ROUX, s'étaient mariés à l'église catholique et y avaient fait baptiser leurs quatre premiers-nés, tandis que les plus jeunes avaient reçu le baptême "au Désert". Il s'agissait de :
 
- Jean, né le 21/10/1744, baptisé au Désert et décédé le 4/11/1746. Parrain : Jean ROSSIERE, marraine : Elisabeth GINOUX.

- Jean, né le 21/3/1746, baptisé au Désert. Parrain : Antoine ROSSIERE, marraine : Jeanne ABEILHE.
 
- François, né le 12/10/1748, baptisé au Désert. Parrain : François ROUX, marraine : Marguerite ROSSIERE.

- Louise, née le 12/7/1751, baptisée le 14 juillet. Parrain : Pierre GRIOLET, marraine : Elisabeth ROUSTANT.

   C'est donc à une véritable et curieuse partie de cache-cache que nous venons d'assister entre le curé MORIER et Jean ROSSIERE. Si ce dernier pouvait, en rentrant chez lui, se féliciter d'avoir emporté la première manche, il devait aussi s'interroger avec quelque appréhension craintive sur la suite que ses aveux pouvaient amener.

   Après quelques jours d'un calme précurseur vint la tempête ! Selon une tradition immuable dont Louis XI avait, en 1463, fixé la règle, la Poire de Beaucaire avait ouvert ses portes au soir de la Sainte Madeleine, le 21 juillet. Elle reçut l'auguste visite de l'intendant du Languedoc, Jean-Emmanuel de GUIGNARD, vicomte de SAINT-PRIEST, qui, dès la clôture de cette manifestation commerciale, le soir du dernier dimanche de juillet, quitta Beaucaire pour se rendre dans quelques villes soumises à sa juridiction. De passage à Uzès, le 28 juillet, il s'entretint avec son subdélégué, Joseph CHAMBON, qui le mit au courant des difficultés que les religionnaires lui causaient. Il manifesta le désir d'interroger lui-même ce libertin de Jean ROSSIERE dont CHAMBON venait de lui décrire l'intolérable et coupable indépendance et, comme pour manifester l'importance qu'il attachait à l'insubordination des religionnaires, il fit convoquer Jean ROSSIERE "le jour même de l'entrée de l'intendant dans la ville d'Uzès".

   Dans cet entretien improvisé Jean ROSSIERE crut certainement bon d'affirmer ses convictions ce qui ne manqua pas de contrarier et d'indisposer l'intendant qui vit dans l'attitude de son interlocuteur une offense à sa dignité comme une désobéissance aux ordres du Roi. Un comportement de cette sorte méritait une sévère leçon : le soir même SAINT PRIEST faisait prendre Jean ROSSIERE à son domicile pour être enfermé dans les prisons de la ville. C'était le premier soir d'une détention qui ne dura pas moins de onze mois !

   Le lendemain, le 29 juillet, à six heures du matin "dans la chambre de la geôle des prisons du sénéchal d'Uzès", Jean ROSSIERE est interrogé par le subdélégué CHAMBON en présence du greffier Pierre GIBERT. Les réponses du prévenu furent nettes et franches. Il ne cacha pas qu'il était protestant, qu'il s'était marié à l'église conformément aux saints canons et aux ordonnances du Roi. Il confirma qu'il avait eu huit enfants et que, seuls, les trois derniers avaient reçu le baptême au Désert, qu'il s'était rendu aux assemblées "pour prier Dieu avec sa femme et ses domestiques", qu'il avait participé à la cène et que sa dernière-née avait été baptisée par le "nommé PRADEL".

   Le 7 août SAINT PRIEST ordonne d'enquêter en vue de savoir si Jean ROSSIERE "est tombé dans le crime de relaps et s'il a fait baptiser plusieurs de ses enfants au Désert". Le 12 août, l'abbé MORIER et les AYMARD, père et fils, convoqués à sept heures du matin, déposent leurs témoignages. Puis CHAMBON transmet à l'intendant les informations qu'il a rassemblées sur ce Jean ROSSIERE qu'il "a fait arrêter par sa garde, pour avoir osé refuser de faire porter à l'église un enfant qu'il venait de faire baptiser tout récemment par un ministre". Au dossier il joint un mémoire concernant les religionnaires qui avaient été mandé lors de (son) passage par cette ville et dont l'obstination dans leur mauvaise conduite égale celle dudit sieur ROSSIERE et fait entrevoir bien des difficultés à remédier aux désordres introduits par la licence et les entreprises de cette secte qui se sont multipliés..."

    Cependant la volonté, la force de résistance de Jean ROSSIERE fléchissent ou bien encore son entourage lui force la main. Le 16 août 1751 le prisonnier consent à faire rebaptiser à l'église Saint-Julien ceux de ses enfants qui avaient reçu leur baptême au Désert. Pour ce baptême "sous condition" et en série apparaissent un parrain et une marraine qui n'ont rien de commun avec ceux qui avaient accompagné Jean ROSSIERE au Désert. Ces par rains de circonstance, probablement des voisins, presque certainement des paroissiens de Saint-Julien, sont Thomas BONHOMME et Agathe BARRY.

   Jean ROSSIERE venait de boire la coupe amère de l'abandon... Peut-être estimait-il maintenant, qu'en règle avec l'Eglise et avec le Roi, son élargissement ne devait plus tarder beaucoup. Fâcheuse illusion !

   Dans les jours qui suivirent PRIEST constate qu'il ne possède pas d''éléments suffisants pour accuser ROSSIERE du crime de relaps. Il s'en ouvre à CHAMBON. Les recherches de ce dernier demeurent vaines : pas trace de l'abjuration du prisonnier lorsqu'il épousa Louise ROUX ! Bien mieux : CHAMBON découvre que le prédécesseur de l'abbé MORIER "n'exigeait pas les abjurations des religionnaires qu'il mariait, tenant pour maxime que l'on ne le pouvait pas, étant dans la certitude morale d'un parjure de leur part? Belle leçon de probité intellectuelle et spirituelle !... Finalement l'intendant abandonnait l'accusation de relaps et condamnait Jean ROSSIERE pour avoir fait baptiser quatre de ses enfants au Désert.

   Le texte du jugement parut le 9 septembre ; nous en avons donné le résumé au commencement de ce chapitre : Jean ROSSIERE était à l'amende de 2000 livres augmentée des frais (120 livres, 8 sols) ; en outre il restait en prison jusqu'au paiement de ces sommes. Ce faisant, l'intendant appliquait à la lettre la sanction prévue par l'article VIII de l'Edit d'octobre 1685 qui "enjoignait à ceux de la R.P.R. d'envoyer leurs enfants aux Eglises pour y être baptisés par les curés des paroisses, à peine de 500 livres d'amende".

   Cette amende multipliée par le nombre des enfants que Jean ROSSIERE et Louise ROUX avaient fait baptiser au Désert devenait considérable, presque insupportable, même pour une famille d'apparence fortunée.

   La situation prenait un tour sérieux sinon tragique et Jean ROSSIERE était subitement placé devant un choix cruel : il y avait la solution du panache, de l'honneur, de la fidélité aux convictions les plus profondes... Mais la choisir c'était demeurer en prison sans avoir de chance d'en sortir bientôt, c'était aussi abandonner à une triste destinée femme, enfants, domesticité, commerce, industrie, employés. L'autre solution, c'était celle de la capitulation devant la force, celle d'une vie attristée par les remords du reniement... Mais la choisir c'était accepter les responsabilités familiales, porter le fardeau des travaux quotidiens, en un seul mot c'était... Vivre !

   Pendant combien de temps Jean ROSSIERE hésita-t-il entre des perspectives aussi contraires mais qui, finalement, aboutissaient toutes à une vie sans joie ? lui seul l'a su. Et s'il choisit de vivre libre, lui seul jaugea d'avance les limites de cette liberté et il en mesura le prix.

   Dans les éléments de la facture il y avait cette lourde amende dont le montant était impossible à réunir dans l'immédiat et dont il fallait obtenir une réduction. Jean ROSSIERE avec l'aide de son père, s'employa à l'obtenir au moyen de suppliques adressées à l'intendant. Celles de ROSSIERE père, écrites entre septembre 1751 et avril 1752, insistent surtout sur la précarité de l'entreprise familiale conduite par son fils. Il est lui-même âgé et infirme et dit-il, il ne peut plus vaquer à sa fabrique d'étoffes de laine qui donne moyen à nombre de gens de subsister". Il se plaint des emprunts qu'il a fallu faire pour que la famille puisse continuer à vivre. Il invoque les difficultés financières qu'un vol récent de 4600 livres commis par son fils Pierre lui occasionnent... Mais toutes ces lettres, toutes ces démarches, tous ces arguments laissent insensibles le subdélégué et l'intendant lui-même.

   Survient alors un renfort prévisible bien qu'inattendu : c'est celui de l'évêque d'Uzès, Mgr. Bonaventure BAURIN, qui, trois ou quatre semaines après les fêtes pascales en appelle à la clémence de l'intendant : "il y a neuf mois que ROSSIERE est dans les prisons d'Uzès par vos ordres : il se flatte que je puis lui rendre service auprès de vous soit pour la modération de la taxe ou pour le rendre à ses affaires en attendant le paiement"... A son tour le curé-prieur Hyacinthe MORIER dépêche auprès de l'intendant une demande analogue mais plus circonstanciée : "La femme du sieur ROSSIERE, mon paroissien qui est détenu, écrit-il le 12 mai 1752, voudrait fort retirer son mari, s'il vous plaisait de le lui accorder pour pouvoir continuer leur commerce qui donne à vivre à bien de catholiques et en particulier à plusieurs de ma paroisse..." Il achève la lettre en le priant "de ne pas désaprouver les représentations que j'ai l'honneur de vous faire pour un paroissien dont je voudrais, s'il était possible, gagner la confiance."

   Ainsi les deux principaux accusateurs de l'été précédent devenaient-ils médiateurs et avocats de leur propre victime. ..

   Mais l'intendant, lui, reste insensible ! Il lui faudra, pour l'émouvoir, une autre lettre du prisonnier. Celui-ci l'écrit "des prisons" et elle porte la date du 24 mai 1752. cette fois-ci Jean ROSSIERE va abandonner toute fierté pour s'abaisser aux pieds de celui qui représente le pouvoir, la force et le bon plaisir : "Permettez qu'un pauvre prisonnier détenu depuis dix mois vienne se jeter aux pieds de votre Grandeur pour lui demander pardon de lui avoir manqué de respect" et, plus loin : "Je vous supplie, Monseigneur, de ne vous souvenir plus du manque de respect que j'ai fait à votre Grandeur mais avoir la charité de me regarder d'un oeil de pitié de même que ma famille et me faire part de votre clémence..." Aux gémissements et aux abaissements s'intègrent, pêle-mêle, quelques préoccupations professionnelles ou familiales : d'ailleurs mon petit commerce entièrement tombé ayant mon père qui est vieux et caduc et étant dans une saison où je serais bien nécessaire chez moi soit pour les vers à soie qui s'y font, pour l'achat des laines ou pour notre peu de récolte."

   Jean ROSSIERE, cette fois, a frappé juste. L'intendant est touché... Mais à ce dernier il reste un doute : après les interventions presque simultanées de l'évêque et du prêtre, n'existerait-il pas quelque connivence entre le prisonnier et ses défenseurs ? Cette lettre qui l'émeut n'a-t-elle pas été inspirée, dictée ? Seul le subdélégué peut apaiser cette inquiétude. SAINT PRIEST prend aussitôt contact avec CHAMBON et il le prie de vérifier si c'est bien ROSSIERE qui "l'a écrite, signée, si on peut compter sur la sincérité de son exposé". CHAMBON fait diligence : il vérifie la minute de la lettre et rassure son chef sur la sincérité des sentiments qu'elle exprime.

   En ce dernier jour de mai 1752 la cause de l'interné d'Uzès est-elle gagnée ?

   C'est probable, mais il y a encore une chose qui gène l'intendant et le fait hésiter avant de faire ouvrir les portes de la prison lorsque, huit mois plus tôt, il avait fait incarcérer Jean ROSSIERE, il en avait, dés le 8 septembre informé le ministre des affaires générales de la religion réformée, le duc de la Vrillière, comte de SAINT FLORENTIN, qui lui avait prescrit de faire enfermer le fautif dans une des tours d'Aigues-Mortes. SAINT PRIEST avait différé l'exécution de cet ordre et il convenait qu'il en obtint abrogation. Il en fit la demande à Versailles le 11 juin et elle lui était accordée moins de trois semaines plus tard.

   Rien, désormais, ne s'opposait à une mesure de clémence en faveur de Jean ROSSIERE. SAINT PRIEST la prit le 3 juillet. Elle "modérait" à 400 livres le montant de l'amende mais elle maintenait celui des frais. La famille réunit aussitôt la somme exigée tandis que les portes des prisons d'Uzès s'ouvraient pour laisser passer Jean ROSSIERE...


 



Jean PINTARD (70)






 



             Familles alliées
         
GENEALOGIE PINTARD






 
ABAUZIT Adelaide
ABER LENG Jacques
AGNEL René
BERTAUD Jeanne
BOULLE Jeanne
BOUZIGUE Marguerite
BRIALS Suzanne
BRUNEL Anne
CAILLER Patrick
CASTILLON Catherine
CASTILLON Jacques
CHANYEL Marguerite
CLERC Antoine
CLERC Claude
CLERC Elisabeth
CLERC Jeanne
CLERC Marguerite
CLOP Louis
DEGOS Elisabeth
DISCRET Marguerite
DIZIER Etiennette
DUBOIS Jean
EVESQUE Justine
FAGE Henriette FLOUTIER Anne
FOUR Jean
FOUR Léonor
FOURNEL Jeanne
FROMENTAL Elisabeth
GALDIN Catherine
GAUTHEY Isabelle
GRANGE Marie
GRIOLET Agathe
HUC Alice
ISMARD Mathilde
LAFONT Isabeau
LARNAG Marguerite
LARROCHE Yvette
LAURET Jean
LAURET Pierre
LAURON Anne
LAURON Jeanne


























 
  JULLIEN Albertine
JULLIEN Etienne
JULLIEN Madeleine
MARIGNAN Pierre
MARTIN Madeleine
MARTINET Emilie
MASSE David
MEJEAN Aglae
MOURIER Amélie
MOURIER Olga
NADAL Suzanne
NOICHEAU Paulette
PAGES Anne
PASCAL Catherine
PASCAL Elisabeth
PASCAL Jean
PASCAL Jeanne
PASCAL Marie
PASCAL Vincent
PASQUIER Antoine
PONGE Catherine
RICHARD Marguerite
RIVIERE Marie
RIVOLET Alix
RIVOULET Françoise
ROBERT Jean
ROBERT Louise
ROUX Marie
SALLES Elisabeth
SALLES Françoise
SALLES Pierre
SIMON Jeanne
SORBIER Anne
SORBIER Jacques
SORBIER Rose
THOMAS Louis
TRENQUIER Françoise
TRINQUIER Jeanne
VEYRAT Justine
VEYRUN Marie
VIGOUROUX Jeanne
VIGOUROUX Yvonne
VINCENT Catherine
























 

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