LA VIE DE PHILIPPE LE NOIR (1623-après 1691) PASTEUR DE BLAIN
(d'après ses mémoires généalogiques)
J'aurais tort et il serait de mauvaise grâce si je m'étendais beaucoup sur mon propre sujet, mais encore en faut-il dire quelque chose de suffisant pour donner à connaître aux miens les grâces que Dieu m'a faites et pour les encourager à me suivre là où j'ai bien fait, à me surpasser là où je n'ai pas assez avancé et à se détourner des lieux là où j'ai bronché.
Je naquis le 4e jour de décembre 1623 à La Roche Bernard où je fus baptisé par mon oncle de Beauchamp ayant pour parrain Philippe de Vassaut écuyer sr de Martimot, oncle de Mrs de Martimot d'aujourd'hui, et pour marraine Les de Vassaut dame de la Reinelaye et de la Mastinaye, mère de Madame de la Babinaye Cour de Boué. A l'âge de 4 ans, mon grand-père de La Haye me voulut avoir : Ainsi je fus envoyé à Rennes où il mourut dés la même année (1627) de sorte qu'il ne me souvient point de l'avoir vu. A son défaut, ma grand-mère de la Haye m'éleva lorsqu'elle était dans son déclin comme dans son deuil, m'apprenant à prier Dieu et à lire. Elle prenait cette peine avec plaisir et je puis dire que je lui étais en consolation et en divertissement parce que je ne la quittais point; et que dans ma docilité j'apprenais la lecture fort jeune et fort aisément. Ma mère devenue veuve s'était jointe à elle, lui succéda aussitôt au soin de ma tendre éducation : Ainsi des mains de l'une que Dieu retira (1631), je passais à celles de l'autre qui continua de m'instruire avec beaucoup de capacité, de douceur et d'affection. Mon oncle de la Haye de son côté entreprit de me donner les principes de la langue latine, à quoi il se peina plus d'un an sans que j'y pusse rien comprendre, tant mon genre était tardif et pesant, accompagné de peu de mémoire. Quand on vit cela, on me mena chez M. de la Manche à Poligné où l'église de Laud se recueillait et là aussitôt mon esprit commença à se débrouiller en la compagnie d'autres écoliers dont les deux de ma porté étaient M. de Montbourcher, depuis devenu seigneur marquis de Bordage, plus jeune que rnoi d'un an et M. Daverton de Baugé, avec lesquels je suivis M. de la Manche lorsqu'il changea d'église et que de celle de Laval il vint en celle de Nantes. Ce fut en ce voyage que nous fîmes tous naufrage à Dam sur la Maine, étant au nombre de huit tant petits que grands comme du temps de Noë; mais Dieu nous conserva tous dans ce monde d'anges : et je fus celui qu'on en tira le premier comme le moins enfoncé.
Après trois ans d'étude chez M. de la Manche, nous allâmes à l'Académie de Saumur à Pâques 1638, l'année que le Roi naquit : je fus 6 mois en troisième sous M. Parost et deux ans dans les deux hautes classes, sous M. Merle régent de seconde et sous M. Pible écossais, régent de première, étant toujours de bons écoliers, et nommé aux promotions. Je demeurais en pension chez M. Duneau principal du Collège, un des grands hommes de ce siècle mais il n'avait aucun soin de moi, quoique mes parents eussent une toute autre espérance.
Sortant de première âgé de seize ans, et presque aussi fort qu'aucun de mes camarades, mon oncle de la Haye me trouva si faible en humanités qu'il me voulut tenir auprès de lui pour me fortifier en attendant que je fusse parvenu à un âge plus mur pour entrer en philosophie. Il me tint donc à Grand Ville deux ans et demi, mais on me donna si peu d'assistance que tout ce que je pouvais faire, était de moi même sans beaucoup de fruits et qu'ennuyé de me voir poussé si faiblement, je pris un extrême dégoût des études, désespérant de pouvoir jamais réussir; outre que mon inclination naturelle me portait plutôt aux arts ou à quelque condition chez les grands, ou à voyager ou tout au plus à la lecture des histoires et livres français, qu'aux langues mortes où la mémoire me manquait et à la haute entreprise de théologie. Comme on vit en moi un tel découragement, l'on m'abandonna par prudence pour un peu de temps. On me tira de dessus les livres; mais je n'eus pas passé un mois dans ce relâchement qu'il me devint plus ennuyeux que le travail des études mêmes. Là dessus on me représenta que la volonté testamentaire de feu mon père et le désir extrême de tous mes parents était qu'il me consacrasse au saint ministère, ce que je fis, vaincu par cette raison et par celle de mon salut que je crus mieux faire en cette profession sainte qu'en toutes les autres profanes. Je me réconciliai donc avec les muses, mais à condition qu'on m'en fit mieux tenir le chemin : Pour cet effet, on m'envoya chez mon oncle de Beauchamp qui me demandait et qui promettait monts et merveilles pour mon avancement, mais je n'y trouvais pas ce que j'espérais, car en un an que je fus chez lui (1643), il ne me montra qu'un maigre abrégé du corps des disciplines par demandes et réponses, consistant en définitions et divisions, avec un pareil raccourci d'histoires. Son plus utile travail fut de m'apprendre à lire en hébreu, pendant que de mon chef j ' apprenais la grammaire hébraïque. Comme je fus las de perdre une bonne partie de mon temps sous ce second maître domestique, qui méprisait toute méthode ordinaire de philosophie et théologie, je le fis prier de permettre que j'allasse faire mes cours en quelque bonne Académie. Il me conseilla d'aller tout droit en théologie et de préférer l'université de Leyde en Hollande à toute autre école ou académie parce que lui et mon père y avaient puisé leurs lumières. Je donnais fort dans son sentiment et mourrais d'envie de voir les merveilles de cette Hollande dont on m'avait tant parlé : mais ma mère, tendant à l'épargne et à la sûreté des études conclut pour Saumur par l'avis de mon oncle de la Haye; vu aussi la réputation de ses professeurs. Cependant ils m'envoyèrent passer six mois d'hiver chez M. de la Place à Sion qui par routine me fit expliquer la Bible hébraïque avec deux de ses neveux, rn'engageant à l'essai de 2 propositions avant que d'avoir salué la philosophie.
Enfin après une interruption d'études académiques de quatre ans entiers, âgé de 20 ans j'allai et fis mon cours de philosophie sous l'illustre M. Druit en 2 années 1645-1646, étant un des 3 plus forts de ses écoliers les 2 autres étaient Perachon de Lyon depuis avocat à Paris et Melin de Poitou reçu ministre à Saint Maixent. Dans les 4 années suivantes, je m'appliquais à la théologie sous Messieurs Cappel, Amyraut, La Place qui, assurément en leurs professions ont été des plus grands hommes de leur siècle et incomparables chacun en son genre et en son talent : le premier que j'ai le plus fréquenté excellait en hébreu, arabe, rabbin, belles lettres, histoire et critique : le second, très peu accessible avait de hautes lumières de théologie, fluidité, netteté et présence d'esprit admirables : le troisième simple et lent était d'un fond inépuisable de théologie pour la controverse, très subtil et de profonde méditation. A la fin de l'année 1560, j'allai visiter mon oncle de Beauchamp et comme il était septuagénaire, tombé en langueur mourante, l'église de Blain qui me connaissait jetait assez les yeux sur moi pour lui succéder; mais il ne voulut point du tout y entendre, regarda cela comme une flétrissante dégradation.
Je m'en allais pour passer quelque temps à Rennes chez mon beau-frère et ma soeur Gautron et cependant une faction s'éleva à Blain, fit effort d'introduire M. Coupé proposant malgré mon oncle de Beauchamp qui l'ayant découverte me rappela promptement, me fit démission de sa charge par agrément de Madame la duchesse de Rohan et de la maison de Vidille Vigne. Après quoi tous les chefs de famille et anciens donnèrent les mains à ma vocation. Le traité en étant conclu par le ministère de M. de la Manche, le 1er jour de l'an 1651 et ensuite de 7 propositions d'épreuve approuvées de tous, je séjournai encore 5 mois dans le pays et assistai mon oncle à Hinlée en ses derniers jours jusqu'à la fin. Puis au mois de juin 1651, on m'envoya avec M. Pelisson au synode de Preuillé en Touraine où je fus reçu au saint ministère parce qu'en Bretagne l'on ne pouvait avoir de synode, tant M. de la Meilleraye gouverneur de la province y apportait de difficulté. L'imposition des mains me fut donnée par M. Gautron et la main d'association par M. de la Manche au temple de Blain le premier dimanche d'août 1651. D'abord j'entrepris l'explication de l'Evangile selon Saint Mathieu (achevé en juin 1678), y entremêlant par chapitres alternativement les épîtres catholiques de St Jacques et de St Pierre et celles aux Romains achevé en juin 1681. Auxquels textes, j'ai fait succéder l'Evangile selon St Jean et l'Epître aux Hébreux par alternative ayant fini deux chapitres de chacun en octobre 1682. Dieu sait si j'irai plus loin... (obiit 1691)
Je n'avais pas grande inclination pour le mariage et assurément j'eusse demeuré dans le célibat si ma mère eut été encore en vie, et elle eusse voulu me venir gouverner. Mais voyant qu'il n'y avait à Blain aucune pension qui me fut commode et ne pouvant me résoudre à tenir ménage de garçon avec valet ou servante de peur de me détourner de l'étude par les soins de l'économie dont je ne me sentais capable non plus qu'un enfant, je crus qu'il me serait plus avantageux de me marier pourvu que ce fut d'une manière à me tirer de tout embarras. Pour cet effet je jetais, les yeux, non pas sur un parti riche, vain et ambitieux qui peut-être m'eut jeté dans la dépense, dans le faste et dans le risque de quelque revers de fortune, mais sur un parti sortable à ma profession et à mon humeur, qui eut de la vertu de l'adresse et de la conduite. Sur une personne qui sut bien son monde qui put avoir pour moi bien de l'amitié et qui eut les principales qualités qui rendent un honnête homme heureux dans le mariage.
Dans cette église de Blain où ma pensée se tourna de tout côté, (car je ne voulais pas m'embarquer dans la recherche d'un parti qui fut éloigné) je n'en trouvais point qui répondit si bien à mon projet et à mon inclination, que Mlle de la Gagneire, Anne Henriet que j'épousai de mai 1652. Elle n'avait que cinq mille livres, mais c'était du bien tout venu et qu'elle était capable d'augmenter par une honnête économie. Elle avait des cousins et autres parents qui semblaient devoir détourner du dégoût de cette alliance, mais ses frères étaient des gens de mérite en bonne position, surtout son aîné officier du Roi en tant que maître particulier des Eaux, bois et Forêts du Gaure. Quoi qu'il en soit, Dieu me la donna en sa bénédiction, jamais il n'y eut de meilleur ménage que le nôtre qui dura 4 ans : et quand la mort arracha de mon sein cette chère et très vertueuse femme le 27 avril 1656, je me proposais de n'en avoir jamais d'autre pour marque de l'amitié que je lui portais et aux trois enfants qu'elle m'a laissés pour gage vivant de son affection. Durant qu'elle vivait avec moi, je composais et fit imprimer l'Emmanuel que la bénédiction divine accompagne tout visiblement puisqu'il a roulé sous la presse 4 fois à Paris, autant à Saumur et ailleurs encore comme à Rouen, à Dieppe et à Niort.
Après qu'elle fut morte, pour me consoler, je fis une nouvelle version de tous les Psaumes de David sur le pied des nôtres anciens de Marot et de Bèze; mais cet ouvrage est demeuré en mon cabinet parce que le synode national de Loudun ne me conseilla pas de le mettre au jour de peur de quelques inconvénients chimériques dont on s'alarma en se faisant peur de son ombre. Et, puisque je suis sur le chapitre de mes compositions, j'en marquerai encore trois autres. La première est un recueil de Remarques et d’abrégés sur una grande partie des bons auteurs que j'ai lus ce qui est en deux folios destinés non pour le public qui n'en a pas besoin mais pour l'usage de mon fils si un jour il peut tirer du fruit de mes études, après moi. La seconde est le livre de mille emblèmes sacrés, tirés de toute la Bible et de ses histoires : 500 sur l'Ancien Testament et 500 sur le Nouveau, par distiques français enrichis de devises latines et de sentences des vers latins des anciens poètes Horace, Virgile, Ovide etc. mais le public n'en verra rien. La troisième est l'histoire ecclésiastique par tables et colonnes de siècle en siècle avec une méthode facile et distincte autant que nouvelle qui pourrait servir au public si le Seigneur l'y voulait produire. Mais au défaut de cet usage, ce sera pour la curiosité de mon fils à qui j'en ai envoyé une seconde copie bien au net en Hollande en la présente année 1632.
Dans le cours de mon ministère, Dieu m'a fait la grâce d'être universellement approuvé de toute l'Eglise de Blain. Si l'on excepte quelques bourrasques qui toutefois ont tourné et tournent à mon avantage. De mon côté, j'ai toujours aimé mon Eglise et tous ceux qui la composent : jusque là que je fais gloire de n'en sortir point et d'y finir ma carrière s'il plait au Seigneur. A moins que par quelque violente tempête, j'en sois arraché ou que l'aimant puissant de ce que j'ai de plus cher au monde ne m'attire du côté du Nord, la volonté de Dieu soit faite.
Dans nos Synodes, j'ai acquis la réputation d'un homme de bien, doux, pacifique, ennemi de cabale, de brigue et incorruptible. Cela parait en ce que par cinq fois on m'a élu modérateur de nos Assemblées (Rennes, à Suré, à la ville de Blois, à Cranhac, au Pont pietin), et une fois adjoint au Synode de la Madjeais 1681, quoi que sans moi on ne manqua pas de belles lumières et de fortes têtes. Cela parait en ce que l'on me donna la députation au national lorsqu'on crut qu'il en tiendrait un pour y faire passer la réunion des 2 Religions afin que je m'y opposasse avec toute la vigueur possible sans fléchir sous les menaces ni à l'illusion des belles promesses. De même sur la bonne opinion qu'on eut de mon zèle, le Synode de Sencé (1664) me fit député de la province, avec M. du Plessis Tranhas pour solliciter au conseil et pour empêcher la démolition de nos temples. Ce zèle par la grâce de Dieu ne manqua pas en mon voyage de Paris qui fut de 3 ou 4 mois, mais le succès ne répondit pas, parce que Dieu voulait châtier les siens et les jeter dans une rude épreuve d'où il n' y a que son bras qui les puisse tirer quand il sera temps.
Je n'en dirai pas davantage pour ce qui me concerne personnellement, ce chapitre un peu plus long que aucun des autres ne doit pas passer ces petites bornes et je laisse à la Renommée si Dieu veut qu'elle parle de moi en bons termes. Mes 3 enfants s'ils le désirent verront l'état de mes affaires dans mon papier journal et dans quelques actes, contrats et mémoires.
A quoi mon testament peut être ajouté et les chapitres de leur vie sur la fin de cet écrit. Cependant je vais laisser en blanc la page suivante comme une table d'attente où mes enfants qui sont en Hollande à qui j'envoie cette copie (nov. 1682) pourront mettre l'histoire de ma carrière finissante et de mon décès auquel je me prépare de tout mon mieux ne désirant rien tant que de mourir au Seigneur en la profession de la Religion Chrétienne Réformée jusqu'à mon dernier soupir.
Christ m'est gain à vivre et à mourir Amen.
Texte communiqué par F. de BEAULIEU.
Source : Archives Départementales d'Ille et Vilaine
Dossier 1 J 123
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